41 - Fromage, Suisse, éléphant

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Mardi 31 décembre 2013

Le tombeau des vaches

"C’est une montagne aussi grosse qu’une pomme terre". C’est à peu près à cela que je pensais lorsque la voiture du maire s’arrêta devant moi. Alors, je lui répétai cette phrase avant même qu’il n’eût posé le premier pied par terre. Concentré sur sa pénible extirpation, ce ne fut qu’une fois le cinquième et dernier pied posé qu’il pris la peine de me répondre : "Et cela m’inquiète, cher Monsieur".

Humphrey m’avait de nouveau laissé en plan. Il désirait s’occuper seul de Jean-Sebastien Bach. Selon lui, il détiendrait la clé de sa consistance, de son retour au monde. Je n’allais pas le contrarier, il semblait savoir de quoi il parlait. Je m’inquiétais juste un peu, il est vrai. Suite à nos précédentes aventures, il était tombé dans une forme de dépression, un cercle vicieux dont il peinait à sortir. Le genre de crise qui arrive paraît-il, lorsqu’un événement traumatisant, telle une attaque de gardes suisses par procuration (Humphrey n’en fut qu’une victime collatérale) vient perturber la prise de conscience morbide - le déni peut durer plusieurs mois voire même quelques années si le sujet si le sujet avait pour habitude d’écouter du rock ’n roll pour s’endormir.

Il me fallut donc exposer toute la situation à monsieur le Maire. Les éléphants, les marteaux, les pommes de terre et la montagne. Lorsque l’on prétend qu’un éléphant n’entrerait pas dans le trou d’une pomme de terre, je m’insurge, je crie, je me révolte, je casse des noisettes avec mes dents. Mais là n’était pas la question. L’essentiel, pour l’instant, était de le convaincre.
"Monsieur le Maire, avec tout le respect que je vous dois, et dieu sait, même si je n’y crois pas plus qu’au hasard dans l’organisation spatiale des petits pois congelés dans un saut de lait, que je vous respecte malgré vos excentricités sexuelles inavouables avec des rondelles de salami et des moutons sauvages. Monsieur le Maire, donc, disais-je avant de me laisser emporter par une verve lyrique aussi puissante que le chant de désespoir d’une marmotte au seuil de la mort, nous ne contrôlons plus la situation. Les gardes suisses se sont emparés du morceau de Gruyère du comptable de la cantine des gardiens de Michel Berger l’éléphant. Nous ne pouvons pas ne pas agir. En fait si, mais dans ce cas là il faut déléguer.
— Je suis d’accord avec vous, déléguons.
— À qui ?
— À la souris, sous la montagne.
— Que fera-t-elle pour nous ?
— Elle nous délivrera du mal.
— Pardon ?
— Autrefois, elle fit partie des gardes suisses, elle pourra nous aider à les débusquer."

C’est ainsi que je me retrouvai au pied de la montagne à chercher un trou de souris parmi les rochers. Ce ne fut pas bien difficile, elle avait pris soin de laisser allumées les guirlandes électriques du sapin de Noël qu’elle avait mis à l’extérieur pour l’occasion. Elle attendait ma venue, le Maire lui avait envoyé un bel Email de Noël avec un Bonhomme de neige dessus et une phrase de Noël rigolote et pleine d’esprit de Noël car c’était la saison et qu’à Noël on est bien content de se voir offrir de beaux Emails de Noël avec un Bonhomme de neige dessus et une phrase de Noël rigolote et pleine d’esprit de Noël car c’est la saison et qu’à Noël on est bien content quand il neige.

J’appris non sans étonnement que nous étions déjà rencontrés et que le morceau de Gruyère avait retrouvé sa place dans son coffre, au pied du lit de l’éléphant. C’était la souris elle-même qui m’avait suggéré d’interpeller le maire afin de l’inciter à intervenir. Elle m’expliqua qu’elle souffrait d’une psychose temporelle stupéfiante qui ne lui permettait de trouver la solution d’un problème qu’une fois celui-ci déjà résolu. Certes, la souris put convaincre ses anciens acolytes de lui rendre le morceau de fromage avant qu’il ne fut mangé. Certes, elle put se faire suffisamment discrète pour glisser ce trésor dans le coffre sans que le pachyderme ne se réveillât. Mais elle avait oublié un élément d’importance que je mis sur le compte de la quantité d’alcool phénoménale qu’elle absorbait chaque jour pour supporter la routine aliénante du travail à la chaîne dans une usine de tomates farcies qu’elle avait réussi à dégoter après des années d’errance au pôle emploi tant il est vrai qu’il n’y pas si simple de trouver une activité valorisante avec un diplôme d’ingénieur en fromagerie comportementale : l’aliment appartenait au comptable.

Dépité, je rapportai la conversation au responsable de la ville. Il en fit part au conseil municipal qui décida, à l’unanimité, que la souris aurait la tête tranchée à coups de marteau. Ce qui fut fait.

Tout ça pour dire qu’on ne trouve pas de noisettes dans un champ de moustaches.


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