Journal Traverse - Saison 2 - XII

Mardi 28 avril 2020

Don

Les formes commencent à apparaître du fond de mon brouillard. Je connais ce sentiment. J’observe plus que je subis un gros désespoir. Je sais qu’il sera suivi d’un coup de pied à l’étrier (je ne sais pas si c’est comme ça qu’on dit, je n’aime pas le principe de monter à cheval). Je suis dans cette phase. Il n’est donc plus question de centrer ma vie autour de la prestation de service. Tant mieux. Lorsque j’ai décidé de quitter l’éducation nationale (nous étions en 2014, je n’avais alors aucune idée de ce qui me permettrait de vivre), j’ai tout fait pour éviter de devenir artiste. De toute façon on m’y a découragé. Je le regrette, mais c’était parfaitement compréhensible. Pour aller dans mon sens, il faudra être dans ma tête et ce n’est pas donné à tout le monde.

Mordre

Humphrey est tout excité, car il sait que d’ici peu, on va recommencer à parler de lui. Il est dans une impasse difficiel à supporter. Bloqué entre Beck et ici, il sait que je ne peux rien pour lui. Depuis quelques jours il reprend espoir. Mais il faudra s’accrocher. Beck se mérite, même s’il la connaît bien. Que peut-il faire sans corps, de toute façon ? J’aimerai retourner à Beck. Mais je crains la douleur du souvenir. La morsure de ce que je ne sais pas ou pas encore. J’ai peur de sentir le sang que j’ai laissé couler à terre, le sel que j’ai lancé aux visage de ceux que j’aimais pour éviter de les briser encore plus. J’ai peur de revoir ceux aux jambes de métal corrodé.

Public

J’ai mis beaucoup de temps à admettre la stupidité de nos gouvernants. Longtemps, j’ai cru ou espéré que depuis le début, ils avait quelque chose derrière la tête. Un calcul sordide destiné à profiter au maximum de la situation. Rien de tout cela. Je suis injuste, stupidité n’est pas le mot. Ils sont juste moins subtils que je ne le croyais. Finalement, ça montre surtout mon optimisme et ma tendance à toujours chercher le meilleur dans les autres, malgré mes mots qui peuvent parfois être durs envers ceux qui me déçoivent (mais pas en public). Quelqu’un que je n’aime pas peut me décevoir si je le juge compétent (je suis capable de faire la part des choses).

Sombrer

Je n’ai jamais pensé à demander à Humphrey s’il avait revu le capitaine qui nous avait accueillis, saouls, dans son navire lorsque nous nous sommes rencontrés. C’était en 2005 ou 2006. Il faisait froid. Je buvais tous les jours. J’avais bu encore plus ce jour là. Je ne parviens pas à détermine si je suis heureux de cette rencontre. Quelque chose me dit que oui, que le monde ne tourne plus comme avant depuis ce jour. Mes intuitions me trompent peu. Nous aurions du mourir, comme les autres. Nous avons échappé aux récifs qui ont traîtreusement percé la coque du bateau. Nous avons certes été secondé par un vieil homme remarquable, mais nous ne sommes pas sans mérite, surtout pour des hommes ayant sombré dans l’alcool.

Pauvreté

La thèse est une entité étrange qui me laisse perplexe. Je n’arrive pas vraiment à évaluer le rapport que j’entretiens avec elle. À la veille d’écrire ceci, j’étais sur le point de laisser définitivement tomber. J’ai l’impression de n’être absolument pas à ma place dans le monde universitaire (ce qui est certainement vrai dans une certaine mesure). On m’a sans doute trop fait confiance. Je me retrouve face à des personnes dont la culture est immense, dont les capacités d’analyse sont bien plus aiguisées que les miennes. Je ne fais pas grand chose. Ma thèse ne demande ni connaissances particulières (un non musicien pourrait parfaitement y arriver et les littéraires doivent bien se marrer devant la pauvreté de mes considérations). Mais j’entretiens avec elle un véritable lien affectif que me rends absolument incapable d’arrêter là les dégâts. Ça serait tellement plus raisonnable. Que peut encore m’apporter ce travail ? Ce travail ma lancé sur des pistes de réflexion personnelles inépuisables, mais rien qui ne puisse être d’un quelconque intérêt pour la recherche. Je suis un artiste, mais condamné à l’insignifiance, je ne serai jamais en mesure de faire évoluer le langage artistique vers où que ce soit. J’ai eu la naïveté, jusqu’à aujourd’hui, de croire que c’était encore possible.

Geste

Je suis impatient de développer la pellicule que j’ai terminée aujourd’hui avec le Yashica. J’ai refait quelques prises de vue qui avait disparues de la pellicule précédente (pour être exact, elles n’avaient jamais existé). Ce n’est pas désagréable de refaire les mêmes parcours, de s’arrêter aux mêmes points de vue, mais avec des nuances de lumière, d’état d’esprit. Pour la première pellicule, j’écoutais des musiques rassurantes, qui correspondaient parfaitement à une humeur un peu vaporeuse. Cette fois, j’avais dans les oreilles le podcast d’une Youtubeuse assez étonnante que j’ai détestée avant d’en comprendre la puissance. Je crois que c’est en l’écoutant que j’ai enfin pris admis que le choix du médium n’avait aucune importance. L’art est un geste.

Smartphone

Je ne tourne plus en rond. Je sais où je vais. Plus ou moins. En tout cas, ce que je fais commence à faire sens. Je pense être bientôt prêt pour le lancer dans l’aventure du mécénat. La plateforme Patreon me tente (j’aime l’idée de l’application smartphone qui permet de suivre plus facilement l’actualité des artistes que l’on suit), mais j’hésite encore, Tipeee est plus populaire et l’interface des mécènes est en français. Mes soutiens risquent d’être rares et difficiles à trouver, j’ai peur de les effrayer. Je n’avais jamais eu les idées aussi claires concernant mes objectifs artistiques. Même si ça reste complexe (pour des questions de profondes considérations sur l’intérêt ou non de continuer à créer alors que l’on se sait incapable de repenser le langage).

Normer

La thèse repart sur des bases saines. Aussi étrange que cela puisse paraître, j’ai accepté le fait que les méthodes de travail auxquelles j’aspirais puissent ne pas être si étranges ni incongrues que cela. Je ne crains pas forcément de faire les choses différemment des autres. J’ai l’habitude et je n’ai pas besoin de le vouloir. Seulement, lorsque l’on sort des normes, il n’y a plus de repères, on ne sait pas vraiment si l’on perd son temps ou si, au contraire, on tient quelque chose de précieux. Qu’il s’agisse d’une idée, d’une méthode, d’un savoir-faire. Rien que pour cela, il est parfois rassurant d’être dans les normes, dusse-t-elle être une norme à la marge. Ça peut paraître paradoxale, mais le concept de norme marginale colle tout à fait à cette manière de se rassurer.

Construction

À l’instant où j’achève l’écriture de cette session du journal traverse, des avions défilent les uns après les autres au-dessus de nos têtes. Je me doute bien que cela n’a strictement rien d’inquiétant, mais compte tenu de la situation assez particulière que l’on vit actuellement, on ne peut pas s’empêcher de se poser des questions. Cela a quelque chose de délicieusement fascinant. On est au-delà de la fiction récréative. C’est une fiction qui ne se bâtit pas à partir du réel, mais dans le réel et pour le réel. C’est plausible. Et au moment où on la construit elle ne peut pas (encore) être contredite.

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