Journal Traverse - Saison 2 - X

Jeudi 16 avril 2020

Grains

Le temps se découpe en fragments de contrariétés. Incroyable comme notre perception peut-être biaisée par des obstacles insignifiants, des paramètres dont on se fait des montagnes infranchissables. Je ne sais pas si ça fait 40 ans que ça dure — j’en doute — mais force est de reconnaître que ça me pesait très lourd sur les épaules. J’entrevois un bout de porte, quelques grains de temps qui semblent s’échapper de là où je ne les aurais jamais cherché.

Équation

Dans le fauteuil, avec ma fille qui dormait sur ma poitrine, je me suis souvenu de ces bouts de papier imaginaires où l’on m’avait fait noter des tas de noms. Sur l’un de ces papiers, il n’y avait pas de nom, juste un point d’interrogation. Moi. Je transforme sans doute ce souvenir, il y avait peut-être mon nom, mais je ne le reconnaissais pas. Celui de ma fille est venu le remplacer et moi... J’ai disparu de l’équation. Si je devais n’avoir qu’un rôle, ça serait juste celui du passeur dont on ne retient qu’une silhouette. Chose remarquable. Cette fois, je n’ai pas versé de larmes.

Prodiges

Humphrey m’a aperçu enjambant un fossé rempli de morts hier soir. Il a rêvé, j’en suis presque sûr. Mais il est tellement convaincant... Est-ce que cela reflète mes obsessions ou les siennes ? Je doute qu’Humphrey en ai quelque chose à faire des gens qui disparaissent au fond des hôpitaux actuellement. Il m’a cependant laissé entendre qu’il ne se passerait pas tout à fait ce qu’on raconte, là-bas. Les morts ne seraient pas si morts. On oublie de préciser qu’avec un tel déploiement de machines, on peut parvenir à des prodiges (sans pour autant verser dans un mysticisme nauséabond).

Déformation

Rarement j’ai réellement crains pour ma vie. Chaque fois, c’était l’imaginaire qui créait une situation de mort imminente. Cette fois-ci encore, probablement. Je ne pense pas qu’on ait déjà assisté à une déformation aussi continue de la réalité. Elle n’est certainement pas plus déformée que d’autres l’ont été en d’autres temps, mais cette déformation est visible à l’œil nu, c’en est impressionnant. Nous sommes partie prenante, c’est un jeu où l’on se passe le relais d’un réel enfermé dans un tube scellé. Ce qu’on en voit pour l’instant, ce ne sont que les inscriptions qui ont été laissées par chacun des interprètes du réel.

Malades

Cette prétendue découverte autour de ce qu’il se passerait dans les hôpitaux où s’entassent les malades de la pandémie m’empêche de me reposer. Comment pourrait-il se passer autre chose que ce dont les urgentistes et autres soignants témoignent ? Les couloirs des urgences sont déserts, pourtant les morts s’additionnent, les horreurs s’accumulent. Elles sont vraies, je ne les mets pas en doute. Mais quelqu’un, peut-être une institution, emporte les malades. Ce n’est pas pour rien que la plupart meurent seuls. La réponse est forcément... à Beck ! Je sais, c’est facile d’y revenir. Mais ce n’est pas un Deux Ex Machina. Ça m’est venu à l’esprit uniquement parce qu’Humphrey m’en a parlé.

Pellicule

Le véganisme est un choix difficile. En 2016, nous sommes devenus végétariens. C’était une évidence pour nous. Je ne sais plus si je l’ai déjà raconté par ici, mais ma prise de conscience s’est faite après le visionnage d’un documentaire sur un éleveur de porcs bio. Une grande bienveillance, un amour des animaux traités vraiment dans un infini respect. Pourtant, cela ne les empêche pas de mourir. C’est une tragédie évitable. J’ai toujours porté ce besoin en moi. Rapidement, j’ai voulu aller plus loin. Mais c’est aussi plus difficile. Je ne mange plus d’œufs, de produits laitiers. Je n’achète plus de produits fabriqués en cuir. Les écarts sont encore nombreux. Et j’ai eu le malheur de goûter à la photographie argentique, domaine dans lequel je me spécialise. Je me retrouve face à un problème pour l’instant impossible à résoudre : toutes les pellicules, sans exception, contiennent de la gélatine animale.

Dormir

Le mal de tête ne passe pas. Probablement lié à une surconsommation de café. Je n’ai pas de fièvre, je ne tousse pas. Rien qui pourrait me faire penser à ce à quoi j’aimerais ne pas penser. J’y pense quand même. Il se fait tard, je dors mal. Je devrais me remettre à l’auto-hypnose et boire beaucoup d’eau.

Horreurs

Les contradictions musicales sont insolubles. Je n’arrive pas à comprendre comment je peux passer de Lachenmann à Pärt, en passant par Schubert puis Jarre pour revenir à Boulez. Longtemps j’ai eu honte de ça. Honte de réécouter Oxygène de Jarre, honte de ne pas comprendre vraiment ce qui me réconforte dans les Notations pour orchestre de Boulez. Je crois que dans toute musique il a quelque chose à reconnaître. Même dans les plus mainstream. Pour moi c’est difficile à admettre et à accepter. Peut-être même impossible. Pourtant je suis convaincu que je n’aime rien pour rien. Il y a des horreurs que je n’aimerai jamais, qui me seront éternellement inaccessibles. Fou ce que la musique peut générer comme contradictions. Il serait peut-être temps de les accepter. Mais ce n’est pas si simple. Ni souhaitable. À suivre.

Exposition

Enfin, j’ai pris le temps de glisser une pellicule dans mon Yashica Mat 124. Ça fait depuis bientôt un mois qu’il traîne dans mon bureau. Une HP5+, histoire d’avoir un peu de marge de manœuvre. On m’a averti que la cellule n’est pas très fiable. Ça tend à ce vérifier. Il faut prendre en compte l’écart de tension de la pile, mais je n’ai pas eu le courage de pousser plus loin la recherche. Je devrais pourtant, et ne faire cette première pellicule qu’en me fiant à la cellule (moyennant la compensation d’exposition liée à la pile). À suivre. Les images de l’agifold m’ont étonnées (j’ai des doutes sur l’accord, mais j’ai mal à la tête et j’ai besoin de dormir). Rien de vraiment exploitable ni de montrable, des gribouillis photographiques. En passant, peut-être. Un jour.

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