Journal Traverse - Saison 2 - VIII

Lundi 6 avril 2020

  • Le temps se plie dans tous les sens pour défendre les dernières miettes de savoir qu’il lui reste. Chaque geste se dilate en une monstruosité virtuose que l’on regarde mourir à répétition à longueur de domaine. Il fait de plus en plus froid sur la pierre. Curieusement cela donne l’impression que plus personne ne dort, mais que tout le monde est dans le coma. Elle est peut-être là, la réalité.
  • Encore hier, Humphrey me faisait remarquer que si je souhaitais le retrouver, je ne pourrai pas y couper : je devrais encore une nouvelle fois me faire engager sur un chalutier ou un navire de la marine marchande pour traverser la mer à moindre frais. Serais-je encore capable de boire autant ? Rien n’est moins sûr. Il faut avoir le cœur solide et je vieillis drôlement.
  • J’ai voulu me mettre a écouter des livres audio pour être plus disponible. L’idée est excellente, car tenir un livre en ce moment tient du prodige. Pas impossible, mais soumis à des aléas dont je ne maîtrise presque rien. J’en ai acheté un sur Audible (qui appartient à Amazon et dont on pourrait dire beaucoup de mal. N’empêche, c’est à ma connaissance le seul service du genre). Un livre dont je ne me souviens ni du titre, ni de l’auteur. Je sais juste qu’il dure un peu plus de vingt huit heures et qu’il ne m’a rien coûté. Je crois aussi que le résumé m’a plu.
  • Les nouvelles sont, globalement, bien plus optimistes qu’à la date où j’ai écrit mon dernier journal traverse. Tout est encore très flou, les gens n’aiment pas les gens ou les aiment trop. On parle, on essaie de convaincre de ce à quoi on est certain de ne rien comprendre. Je ne sais pas si c’est un bon début, mais c’en est un, de début.Nombreux sont ceux qui pensent que plus rien ne sera comme avant. Je crois l’avoir déjà dit, c’est l’éternel retour du même. Avec ses petites variations, bien sûr. Mais l’homme rationalisant (pas rationnel, soyons attentifs aux mots) tue.
  • Le Covid-19 n’a pas réussi à franchir les murs de béton du port de Beck. Pas de mesures sanitaires, de tests ou de tris. Il lui est impossible de passer, c’est tout. Si on creuse un peu toutefois, on s’aperçoit que ce cas de figure a été pensé et préparé depuis longtemps déjà par de vieux politiciens tout mous, mais malgré tout efficaces, il y a de cela plusieurs centaines d’années. La population de Beck a déjà été totalement décimée à plusieurs reprises. J’exagère à peine. Lors de la peste blanche de 1765, il ne restait que 3 familles encore debout. Il aura fallu faire revenir les expatriés pour repeupler la ville.
  • De l’argentique, il ne me reste que quelques poussières en tête. On ne s’entendra jamais vraiment, car la pellicule implique la mort. C’est très curieux : il faut manipuler des corps morts pour montrer ce qui n’est déjà plus là. Soyons optimistes : ça peut-être le début d’un élan militant au long terme. Mais ça ne peut pas bien finir.J’ai fait mon choix, celui d’une certaine tolérance vis-à-vis de ma propre éthique. Mais c’est bancal. Et peut-être dangereux.
  • Je ne sais pas pourquoi, cette nuit j’ai très mal dormi. J’ai comme l’impression d’avoir perdu quelque chose avant de me coucher. Ou de mettre fait voler quelques chose que j’avais réussi à reprendre un peu plus tôt après une lutte acharnée qui m’aurait fatigué. Et je ne m’en suis pas remis. Il me manque quelque chose. Il n’y a rien dans mes poches, même pas le vieux mouchoir qui devrait s’y trouver. Je perds tout sauf la mémoire, que je n’ai jamais eu. Il paraît que ça s’explique, ce rapport à la mémoire. Rien à voir avec une quelconque compétence intellectuelle. Une mémoire qui a à voir avec l’histoire. C’est drôle, c’est fade. On dirait du sous-Proust. Heureusement que je ne l’ai pas lu, j’aurais eu honte.
  • L’appareil auditif repose sur le bureau, entre l’écran et le clavier. Je ne le porte presque plus. Je sais déjà la perte qu’il représente. Je ne pourrai pas payer les 3200€ après le confinement. Il ne faut pas rêver, ça ne sera plus remboursé. À moins d’un miracle. Mais comme j’ai un mépris profond pour Dieu (qui visiblement ne m’en tient pas rigueur), je ne me fais pas d’illusions.
  • La pauvreté de mon vocabulaire m’attriste. D’ailleurs, je me demande même s’il ne faut pas parler de lexique dans ce cas précis. Je ne sais plus. Depuis le début du confinement, je remets en question ma légitimité à écrire une thèse. Je crois que je ne sais rien. Je ne suis le spécialiste de rien. Je n’ai pas de mémoire, les non spécialistes de mon propre sujet en savent plus que moi sur le factuel. Peut-on être un intellectuel Gruyère ?
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