13 - Jambon, vitesse, béton

image diaspora* image facebookimage twitter

Mercredi 13 février 2013

C’est un regard alléchant, un monde ouvert sur une tranche de jambon lyophilisé couverte de cette petite couche d’eau visqueuse qui plaît tant aux enfants le dimanche soir quand, après un après-midi passé à suivre péniblement les relents obsessionnels parentaux sous la pluie froide de décembre, de retour au foyer, les dernières heures de la journée pointent déjà du doigt le fardeau de la semaine d’esclavage à venir.

Lorsque la tranche pourrie monta jusqu’à ma bouche, accomplissement d’un mouvement mécanique totalement volontaire, j’avais déjà oublié que je risquais d’en mourir. Le cœur de l’animal que nous avions abattu dans la matinée palpitait encore sous mes doigts, j’avais l’impression qu’il se glissait sous ma peau, parcourait les veines et les artères comme un train à grande vitesse traverse une étendue plane de plusieurs centaines de kilomètres. Je ne me sentais pas encore capable de sentir si le poison s’insinuait en moi ou non, mais je gardais espoir. Je n’allais pas tarder à être fixé.

La première bouchée se balançait dans ma bouche, changeant de consistance à chaque mastication. Son essence me parvenait à chaque bouchée telle une révélation du divin, une conscience profonde que lui et moi ne faisions qu’un, que je n’étais qu’un morceau de cochon tenant une fourchette où pendouillait son ego.

Je n’eus finalement pas l’occasion d’en mourir. En réalité, je n’avalai même pas la salive imprégnée de la réconfortante mixture. Je vomis le tout sur la table où nous étions tous installés avant de courir m’enfermer, sans honte, dans le local humide de la cave où trônait la cuve de fioul rouillée qui saignait depuis des années sur le sol de béton creusé par des milliards de pas fantômes pour purger par anticipation la peine que m’infligeaient mes géniteurs chaque fois que j’avais l’outrecuidance de souiller le monde de mes explorations animales.

Tout ça pour dire que le rampant s’ennuie.

Licence Creative Commons
De fil Mince et de Singe de Stewen Corvez est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

Vos commentaires

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom