La der des ders

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Mercredi 29 août 2018

J’étais parti pour écrire un titre un peu rigolo, mais depuis quelques jours je n’ai franchement plus envie de rire. Pourtant j’essaye. [1]

Dans pas longtemps, c’est la rentrée des classes. En gros, ça signifie que je vais devoir aller assister à un naufrage depuis le navire qui coule lui-même. L’éducation nationale (vous noterez l’absence de majuscules) est un machin irrespectable. Du moins, en tant qu’institution. En tant qu’idéal, j’en ai rêvé. L’EN est un mensonge.

Bien sûr j’exagère un peu. Il y a des enseignants, des bons, qui sauvent les meubles. Et ils le font bien. Je les admire, mais ils sont très peu nombreux et pas forcément visibles. Ceux dont on parle en salle des profs, ce sont les profs bons élèves, ceux qui méritent les palmes. Les inintéressants, quoi. Mais quand on ne fait pas comme eux, on a deux alternatives. Refuser en bloc et dire merde, comme moi. On se battre contre vents et marées comme le font ceux que j’admire.

Sur les réseaux sociaux, j’évoque souvent cette guerre souterraine que je mène contre mon employeur. Ça a souvent été source de malentendus parce qu’on s’est imaginé une cause personnelle, une cause liée à un état psychologique, à un surmenage, un burn out. Ce que je comprends, je ne suis pas toujours très limpide. Mais c’est du vent. En somme, ce qui fait que je dors très mal depuis plus d’une semaine, que j’ai le système digestif en vrac, que j’ai des palpitations à chaque coup de téléphone, c’est que je sais pertinemment que dans moins de deux jours, je vais faire partie des bourreaux. Le terme est un peu fort, mais il y a de ça. Je vais être amené à collaborer avec un système qui, de fait, nie notre part humaine. Qui nie la joie, qui impose un formatage industriel. Quand je suis devant une classe, je ne souffre pas pour moi, mais pour les rêves que je suis en train de détruire. Que je le veuille ou non. Je ne veux pas employer d’images plus dramatiques, mais j’en ai des tas en tête. Des images tristes, terrifiantes.

J’ai six mois devant mois pour conjurer la malédiction. Mais ça sera très difficile. Il va falloir assumer des choix impossibles à tenir, des convictions indéfendables, des comportements qui me feront passer du vilain petit canard au canard cramé. Je peux avoir de bonnes surprises, mais je n’y crois pas.

De mes choix, actuels découlent le fait que je n’entrerai dans une classe qu’armé de mon téléphone portable, de quelques livres, d’un appareil photo reflex, d’un instrument de musique, d’un enregistreur et de quoi prendre quelques notes. Pas de programmations, pas de fiches de préparation, pas de cahier journal. Rien. Je veux expérimenter, tester. Je veux apprendre autant des enfants qu’ils apprendront de moi. Je veux que ce soit le bordel, ne pas savoir comment calmer la classe sans menacer, sans râler, sans punir, sans injonctions. Je veux croire que l’espace de la classe est ce lieu où il n’existera plus de classe, où on a le droit d’être à la fois idéaliste et ne jamais mentir, ne jamais se mentir. Les premier remplacements seront certainement difficiles, bancals, aléatoires. Pas par manque de métier ou de pratique. Mais parce que c’est le moment le plus important et le plus beau de mon projet : celui où tout reste à défricher, à découvrir, à apprendre. Autant pour les enfants que pour moi.

Mais il va falloir assumer, et ce n’est pas simple. Les parents d’abord. La plupart comprendront. Sinon tant pis. J’aiderai leurs enfants malgré eux, même s’ils ne comprendront jamais comment et pourquoi. Et puis les collègues. Pas facile les collègues et le directeur. Ils sauront toujours forcément mieux que moi : du bruit en classe, pas d’autorité ; pas de manuels, aucune méthode ; pas de cahier-journal, égoïsme ; pas de préparations, pas de rigueur. Et l’inspecteur. Pas été évalué depuis 2012, il ou elle ne va pas se priver ! C’est la plus grosse ombre au tableau, la plus terrifiante. Pas pour le résultat de l’évaluation (ça je m’en fiche et me connaissant, je me saboterai probablement moi-même le jour de l’inspection pour ne pas avoir à parler du fond et donc, ne pas sacrifier mes convictions). Mais pour le moment de pure crasse qu’en l’entretien face à l’inspecteur. Moment de pur jugement entre quatre yeux. Même si la personne est belle, le rôle est exécrable, nauséabond.

Mais j’insiste et répète, ce que je raconte n’est pas une vérité. Il y a les exceptions, les admirables (qui, je pense, ne se reconnaîtront pas... mais en les citant, je sais que je ne le ferai pas honneur). Et des alternatives. Et ce n’est pas mon combat, je n’ai rien à faire là. Pas la conviction, la motivation pour torpiller le système de l’intérieur. D’autres le font bien mieux que moi et je leur laisse la place avec joie.

(Article que sera probablement mis à jour en fonction des commentaires sur les réseaux sociaux ou ailleurs).


[1Ceci est une fiction, l’auteur ment pour le plaisir de raconter des histoires.

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De fil Mince et de Singe de Stewen Corvez est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

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