Bienvenue en Absurdie - 05 - Madame Bovary

image diaspora* image facebookimage twitter

Dimanche 26 novembre 2017

Emma et le pharmacien

https://youtu.be/EVtJh4kOKxY

Nous étions à l’Étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Il venait chercher le médecin ; il avait une lettre. Le lendemain, dès neuf heures, il était à la ferme. Jusqu’au soir, on mangea. Il était donc heureux et sans souci de rien au monde.

Jusqu’à présent, qu’avait-il eu de bon dans l’existence ? Il déposa son cigare, et courut avaler, à la pompe, un verre d’eau froide.

Emma se sentit, en entrant, enveloppée par un air chaud, mélange du parfum des fleurs et du beau linge, du fumet des viandes et de l’odeur des truffes. Charles se tut. Il marchait de long en large, attendant qu’Emma fût habillée.

Emma, silencieuse, regardait tourner les roues. Elle se résigna pourtant ; elle serra pieusement dans la commode sa belle toilette et jusqu’à ses souliers de satin, dont la semelle s’était jaunie à la cire glissante du parquet.

Dans l’après-midi, quelquefois, une tête d’homme apparaissait derrière les vitres de la salle, tête hâlée, à favoris noirs, et qui souriait lentement d’un large sourire doux à dents blanches. Sa figure n’exprimait rien que la satisfaction de soi-même, et il avait l’air aussi calme dans la vie que le chardonneret suspendu au-dessus de sa tête, dans une cage d’osier : c’était le pharmacien. Il venait chercher son parapluie, qu’il avait oublié l’autre jour au couvent d’Ernemont, et, après avoir prié madame Lefrançois de le lui faire remettre au presbytère dans la soirée, il sortit pour se rendre à l’église, où l’on sonnait l’Angelus.

– J’ai une religion, ma religion, et même j’en ai plus qu’eux tous, avec leurs momeries et leurs jongleries !
– Avez-vous du moins quelques promenades dans les environs ? continuait madame Bovary parlant au jeune homme.
– Pas encore ; mais je les verrai l’année prochaine, quand j’irai habiter Paris, pour finir mon droit.
– J’ai éprouvé cela, répondit-elle.

Le besoin de s’occuper d’autrui ne poussait pas seul le pharmacien à tant de cordialité obséquieuse, et il y avait là-dessous un plan.

Dès qu’il entendait la sonnette, il courait au-devant de madame Bovary, prenait son châle, et posait à l’écart, sous le bureau de la pharmacie, les grosses pantoufles de lisière qu’elle portait sur sa chaussure, quand il y avait de la neige. De ses cheveux retroussés, il descendait une couleur brune sur son dos, et qui, s’apâlissant graduellement, peu à peu se perdait dans l’ombre. Alors commença l’éternelle lamentation : « Oh ! si le ciel l’avait voulu ! Pourquoi n’est-ce pas ? Qui empêchait donc ?… »
– En quoi lui déplais-je ? se demandait-il.
– Parce que…
– Vous vous trouvez gênée ? fit-il, en s’avançant d’un air inquiet ; c’est la digestion, sans doute ?
– Oh ! c’est vrai ! faisait l’autre en caressant sa mâchoire, avec un air de dédain mêlé de satisfaction.
– Certainement, je m’y entends, puisque je suis pharmacien, c’est-à-dire chimiste !
– Comment cela ? Fit-elle.

– Eh quoi ! dit-il, ne savez-vous pas qu’il y a des âmes sans cesse tourmentées ? Il leur faut tour à tour le rêve et l’action, les passions les plus pures, les jouissances les plus furieuses, et l’on se jette ainsi dans toutes sortes de fantaisies, de folies.

Il se tenait les bras croisés sur ses genoux, et, ainsi levant la figure vers Emma, il la regardait de près, fixement. Était-ce un bien, et n’y avait-il pas dans cette découverte plus d’inconvénients que d’avantages ?

Et il saisit sa main ; elle ne la retira pas.
Et il se mit à lui crier dans l’oreille :
– Vingt-cinq francs ! C’est pour vous.
– Quel fanatisme ! exclama le pharmacien !

Il la revit le soir, pendant le feu d’artifice ; mais elle était avec son mari. Et il comprit que son calcul avait été bon lorsque, en entrant dans la salle, il aperçut Emma pâlir.

– Non, je vous aime, voilà tout !
– Ah ! fort bien. Je vous remercie.
– Vous croyez ? Fit-elle.
– Un malheur arrive si vite ! Prenez garde !
– Oh ! vous me faites peur ! vous me faites mal ! Partons.
– En effet, le temps n’est pas propice, à cause de l’humidité.
– Ah ! c’est qu’il fait un peu chaud, répondit-elle.

Mais ce que le fanatisme autrefois promettait à ses élus, la science maintenant l’accomplit pour tous les hommes ! Nous tiendrons nos lecteurs au courant des phases successives de cette cure si remarquable.

Licence Creative Commons
De fil Mince et de Singe de Stewen Corvez est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

Vos commentaires

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom