Atelier d’été (9)

image diaspora* image facebookimage twitter

Mercredi 30 novembre 2016

Entrer dans des maisons inconnues

Pour connaître les secrets les plus inavouables du dernier atelier d’été animé par François Bon, c’est ici.

Humphrey s’est enfermé tout là-haut dans la tour carrée où son père avant lui se cloîtrait durant des heures infinies dans le plus grand des mystères. Je suis tout en bas dans la partie principale du bâtiment et je tiens entre les mains une photographie de la maison où je suis. Depuis plusieurs jours son humeur est pareille à la faune bactérienne de mes intestins, particulièrement instable et capricieuse. L’image couverte de poussière, je l’ai trouvée sous l’armoire, à côté du lit de la chambre d’ami où j’ai dormi cette nuit. Je cherchais une chaussette que j’avais roulée en boule avant de me jeter à corps perdu dans les bras du marchand de sable qui avait décidé de me faire payer les excès de la veille en m’affublant au réveil d’un tortueux mal de crâne qui avait fini par passer, le temps que je dévale l’escalier depuis le second étage sous les pentes jusqu’à la cuisine au rez-de-chaussée. La reproduction sans couleurs paraît sans âge, intemporelle. Aucun visage, aucun corps n’en émerge et les pierres qui la pavent ont la raideur de l’éternité. Seule la gueule sombre de la porte ouverte d’où s’extirpe douloureusement un corps invisible la remet en contact avec notre siècle. Impossible de savoir si elle a été prise avant ou après la mort de ses parents.

Ils étaient déjà vieux quand il a été dégorgé. Leurs corps ridés cheminaient sur l’autoroute saturée vers « six pieds sous terre », ils s’étaient juste arrêtés pour prendre un café, faire un enfant et lui botter les fesses pour qu’il se jette dans la vraie vie jusqu’au cou. Le jour de l’enterrement, aucun de nous deux n’est resté pour le café, servi dans la salle des fêtes toute cabossée du village. Sa tante et ses deux oncles se sont occupés de tout. Avec lui, j’ai visité une dernière fois la maison de son enfance. Tout était resté en l’état, les meubles juste recouverts d’un fin drap de particules humides, jusqu’à ce qu’il introduise de nouveau la clé dans la serrure de la porte qui donnait sur l’étroit couloir d’entrée et menait à la cuisine, la falaise dans le dos. Cinq ans après il s’est réapproprié la demeure, à commencer par la pièce où je me tiens. Le lambris lourd et noirâtre a été arraché à coups de langues fourchues de pieds de biche puis remplacé par un papier peint bleu pâle sur les murs et au plafond, par une couche de polystyrène moulé, immaculé comme le visage de la mort de cet enfer glacé. Je descends les quelques marches qui mènent au salon. Sur le mur en face de moi s’esclaffe la cheminée éteinte qui cache la tour d’Humphrey. Cuisine, salle de bain, toilettes, à l’opposé du salon par rapport à la cuisine, ne sont pour lui accessibles que du dehors, sas de décompression gargantuesque pour accéder à son temple. C’est pourquoi il s’interdit de boire avant de se jeter à corps perdu dans ses fiévreuses séances de travail. Hier soir, il n’a pas dérogé à la règle, il était sans nul doute le moins saoul d’entre nous, même si je le soupçonne parfois de se soulager sur le toit des voitures depuis la fenêtre du second étage.

J’entends ronfler sur le canapé de cuir vert collé au mur, au-dessus duquel trône l’immense mais unique fenêtre de la pièce. En face, côté jardin, un mur de pierres apparentes et devant, un long meuble bas qui joint presque les deux murs parallèles, rempli de vieux livres achetés en vrac dans une braderie. Il y a vingt ans, déjà des livres envahissaient la pièce, mais pas les mêmes, ceux-ci ayant été brûlés au fond du jardin, près de la rivière baveuse quelques jours après les obsèques. La senteur fantomatique des cendres n’a pas pour autant renoncé à la place qui était la sienne bien avant la naissance de mon ami et aujourd’hui encore elles font acte de résistance malgré les vapeurs d’éthanol dispersées par le vol erratique des mouches.

Je retire la pile de manteaux du fauteuil qui fait face à la cheminée éteinte et m’y installe pour observer la photographie. Jamais je n’ai mis les pieds dans l’antre de mon ami, même du temps de ses parents. Je lève les yeux et cherche en vain une trace d’ouverture quelconque, un mystérieux passage secret dans le mur en face de moi. Peut-être que si je me lève, que je glisse ma main derrière la grande armoire en châtaignier à gauche de l’âtre ou parmi les livres de la haute étagère aux portes de verres à droite, je trouverais le mécanisme puissant capable de déplacer sur des gonds épais la lourde ouverture de pierre que j’imagine. Même s’il ne montre pas grand-chose, le cliché a sans doutes été pris depuis la route qui surplombe le terrain et qui s’achève au pied de la falaise. À droite, on virtualise le portail et derrière la tour, un peu en retrait, le chemin goudronné qui passe devant le couloir étroit de la cuisine et descends jusqu’au garage de tôles rouges et rêches.

Je tente désespérément de plonger mes doigts dans la gueule ouverte sur l’inconscient de la maison, d’écarter violemment la fixité de l’image, de pénétrer dans les entrailles de l’animal agonisant que j’ai entre les mains. Mais rien n’y fait, pas le moindre détail, le moindre punctum ne me saute à la gorge.

Alors je tente le tout pour le tout. Je fais marche arrière et ressors par la porte de la cuisine qui donne sur le jardin. Je grimpe sur le talus et saute la barrière. J’ai face à moi, la même obscurité, la même noirceur. Pas un bruit. Je n’ose pas m’approcher, même si l’envie me noue l’estomac. Je me plante fermement dans l’espoir d’assister à la naissance d’un double punctum, à la fois entre mes mains et devant mes yeux. Le craquement des vieilles planches en chêne apparaît en même temps que la matinale lueur sale qui dégringole depuis la fissure entre les nuages. Le cliché tremble entre mes doigts, une goutte de sang y glisse lentement. J’ai du me blesser en quittant la maison précipitamment. Une ombre dans l’ombre de la porte et le froissement d’un vêtement que l’on enfile. Il est trop tard pour la tour du présent.

La goutte de sang poursuit son chemin jusqu’au bord du rectangle de papier, non sans avoir mis en relief les petites déchirures qui étaient jusqu’ici invisibles. Humphrey se plante dans l’ouverture et me fait signe d’entrer dans la tour inconnue.

JPEG - 3 Mo

Licence Creative Commons
De fil Mince et de Singe de Stewen Corvez est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

Vos commentaires

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom