Atelier d’été (3)

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Mercredi 27 juillet 2016

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Tout est dit là

1

Le soldat des troupes de la mort, ridicule. La mort blanche, mais sans les dents. Sa silhouette écrasée rend tout organique à l’intérieur de la tête à moins de dix ans. Et au-dessus aussi. Le soldat des troupes de la mort tue le ridicule quand les bonnes mains l’empoignent l’enserrent, le maltraitent, le sous-traitent, l’oublient, l’abandonnent, lui offrent la noirceur puis soulèvent le coffre en bois et le ressuscitent à coups d’inventions et de futurs regrets. Le soldat des troupes de la mort fixe quelque chose qui n’est pas permis, ou qui n’est pas perdu. Le monstre qui l’enserre entre le pouce et l’index n’a que faire de son intégrité morale et physique. La première lui est étrangère, la seconde tant son contour s’englue dans sa masse ludique.

2

Elles n’ont pas de genoux, les jambes du soldat des troupes de la mort. La marche est difficile, surtout en montagne. Pour le soldat des troupes de la mort, il faut renoncer à l’ascension des monts les plus extraordinaires, renoncer à ces vues splendides et telles que ça m’aurait de toute façon rendu un peu jaloux. Alors pour compenser, le soldat des troupes de la mort, parce qu’il est quand même un peu frustré, tue et détruit tout sur son passage. Les pièces volent dans tous les sens, la montagne s’écoule en cubes rouges, en pavés verts et bleus, en colonnes jaunes qui avaient certainement été stalactites ou stalagmites dans une grotte qu’il est trop tard pour explorer.

3

Quand le soldat des troupes de la mort vaque parmi les siens, il a du mal à se reconnaître, tant il se ressemble. Ils sont tous nés en même temps, le même jour. Bien sûr, il y en a eu plusieurs séries. Dans ce cas, seules de légères traces d’usure sur les traits saillants du costume peuvent permettre de faire la différence. Cela se voit aussi dans l’effacement des expressions du visage. Le soldat des troupes de la mort qui vieillit ne ride pas. Le reste du corps résiste plus longtemps que le visage.

4

Sous son casque, le soldat des troupes de la mort souffre terriblement. À l’heure de l’élévation des température, de l’affaiblissement considérable des ressources non renouvelables, son casque est une injure à la bienveillance. S’il reste discret, c’est que les odeurs de transpiration et autres fluidités corporelles sont contenues par le casque. Sans lui son crâne rose et lisse dévoile impudiquement le lien physique qui fait qu’il s’y attache amoureusement. Mais sans lui, il n’est pas plus attachant, il reste un clone dans sa grimace figée.

5

Tout est immense quand on ne s’occupe pas du soldat des troupes de la mort. Sans un petit coup de pouce, il ne voit que les bas morceaux du monde. C’est pourquoi il a besoin de hauteur, il a besoin d’être pris à plaines mains ou même juste entre deux doigts afin de ne pas se croire si misérable.

6

La nature du soldat des troupes de la mort le trompe sur ce qu’il s’autorise à faire. Le soldat des troupes de la mort se moque bien de la mort, il croit qu’elle n’a aucune prise sur lui. Sa conscience s’éparpille entre des milliers et des milliers de marionnettistes en culottes courtes. Et s’ils grandissaient tous d’un coup ? Mourrait-il immédiatement ou attendrait-il patiemment le signe d’un nouveau démiurge. Résisterait-il à cette nouvelle apparition ? Voudrait-il encore de lui ? Rien n’est moins sûr tant il est vrai que le propre d’un démiurge est d’être caractériel et capricieux.

7

Une haine inutile afflige le soldat des troupes de la mort. Son amour-propre, son ego, blessés par une de ces humiliations qui vous conduit un soldat des troupes de la mort dans les doutes les plus profonds, le désespoir le plus brûlant. Son regard furieux est un trompe l’œil, une métaphore discrète, un vide entre deux vitres. Il ne devrait pas enlever son casque, le soldat des troupes de la mort, ou alors ne pas en mettre. Serait-il moins furieux, sans ? S’il n’inspire que la pitié, qu’il le garde et qu’il tue, qu’il désintègre les cadavres plastiques de ses congénères au nom de notre bonne vieille Terre.

8

Il ne transpire pas, le soldat des troupes de la mort, il ne craint pas le soleil, ne craint pas le feu, ne craint pas la mort. Et pour cause. Quand on lui en parle, il reste froid, de marbre, crispé. Puis de fondre sans en dire plus que les bulles liquides qui se répandent autour de lui.

9

L’obscurité ne fait pas peur au soldat des troupes de la mort. Il est capable des veiller des jours entiers, des nuits entières, sans battre d’un cil, sans qu’un orteil ne s’engourdisse. Il est au-dessus de la volonté, il la survole et la dépasse car finalement, il ne la connaît pas. Ça détermination est son essence, elle ne lui demande aucun effort. Bêtes immondes à poils, à plumes ou à écailles courbent l’échine face à la pugnacité d’un tel adversaire. Heureusement, une telle rencontre ne se déroule jamais, le soldat des troupes de la mort est bien trop humbles.

10

Le vide à l’intérieur du soldat des troupes de la mort parle de l’empire des instincts primaux, de son débordement sur l’humain. Le vide lui permet de s’accrocher, d’être partout, de ne pas plier sous le poids même de son vaisseau ou de sa maison même, s’il se soucie de délicatesse. Mais au fond du vide, ne reste pas que le désert. Il y fait froid à l’œil nu, mais la chaleur humide qui circule d’aspérité en aspérité trahit sa propension à la vie, celle qui sent mauvais, celle qui fait peur. Où le reflet des entrailles est dans l’intérieur même du corps, dont l’apparence pétrifie dans son élégance la vivacité microbienne du soldat des troupes de la mort.

11

La fenêtre ouverte s’ennuie. Alors le soldat des troupes de la mort envisage de l’ouvrir pour lui offrir un peu de variété et tant qu’à faire, s’offrir un peu de liberté. Mais la tâche n’est pas aisée. Le soldat des troupes de la mort doit attendre qu’un quidam généreux daigne se présenter, le bousculer, lever son bras de plastique blanc et finalement, ouvrir la fenêtre lui-même. Finalement, la mort dans l’âme, le soldat des troupes de la mort abandonne, la fenêtre devra se débrouiller seule, ce qui arrive tous les jours entre huit heures et neuf heures du matin.

12

Pour le soldat des troupes de la mort, l’herbe est une forêt, les fourmis des chiens de traîneau, les mouches des charognards marchant dans les pas rouges de la mort.

13

L’humilité du soldat des troupes de la mort est proverbiale. Son silence aussi. Derrière sa bouche menaçante, ses membres rigides, le noue la contradiction parfaite de la condition du soldat des troupes de la mort : l’énergie de l’immobilité, le mal potentiel, l’autre visage de l’image du bien et du bon, où la malveillance s’incarne dans son impossibilité et que seul le feu peut révéler.

14

Le soldat des troupes de la mort n’est pas une représentation de l’humain sous le casque. Il est son incarnation. Encore moins un symbole, une image. L’humain égraine l’idée, le soldat des troupes de la mort l’exprime, lui donne forme et corps ; il ne vit jamais plus que dans ce qui n’a pas vécu, bien mieux dans ce qui n’est pas un corps mort. Le casque sur la tête de l’homme le punit pour les crimes qu’il n’a pas commis et qu’il s’apprête très probablement à ne jamais commettre. Sur celle de l’incarnation du soldat des troupes de la mort, elle défit la banalité du clone polychimérique.


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De fil Mince et de Singe de Stewen Corvez est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

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