Atelier d’été (1)

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Mercredi 15 juin 2016

Notes sur ma table de travail - Georges Perec, François Bon et autres joyeux plumitifs.

Tout est dit là.

Le clavier est bancal, il a les pieds sales, les touches de volume et de lecture sont inutilisées, donc poussiéreuses. Sur la Live box, vaguement cachée derrière l’enceinte droite, les emballages des vieux magasines s’amusent à défier l’effort de non-procrastination. Ils sont trois. Le petit dernier, celui qui n’est pas encore déballé, veille. De l’autre côté du disque dur externe depuis lequel, chaque jour depuis la lecture du Style et l’Idée, s’extraient les expressions musicales d’Arnold Schönberg. Et des post-it à l’envers, à l’endroit, jaunes et roses. Il y en a même un bleu, derrière l’enceinte gauche. Et devant, quelques disques audio avec le code barre de la bibliothèque.

À droite, la tablette éteinte enlève un peu de lumière à cette partie de la table de travail. Elle ne jure à pas entre les casiers de rangement tout aussi noirs, écrasés sous la paperasse en retard, et le petit carnet type Moleskine qui après des années de veille et de vide est devenu aussi indispensable que la foi en la consistance de ce qu’on y abandonne. Si on veut retrouver un peu de lumière, il faut prolonger le regard et alors, on atteint les polycopiés rangés, les cahiers en cours de remplissage et au milieu, l’écho obscur du casier et de la tablette, le Guide Officiel du jeu Skyrim, cinquième opus de la série Elder Scrolls. Un peu plus loin, quelques classeurs qui rassemblent d’une part les cours de l’année passée et les documents de travail du mémoire, principalement des textes épistolaires de Theodor Adorno, Thomas Mann et Arnold Schönberg.

Ce monde repose sur une table espagnole aux jambes de bois et de métal. Elle a remplacé le bureau orange dont s’est maintenant emparé le découvreur de monde de la maison, du haut de ses six ans tout neufs.

Pour en finir de faire le tour, il faut lever la tête ou regarder droit devant selon que l’on a choisi de profiter ou non de l’infatigabilité du siège ergonomique tout bleu qui n’en finit pas de s’éroder. On tombe nez à nez avec ce qu’il est difficile de dissocier ou d’associer à l’espace de travail : les livres. Quelques essais et recueil de poésie à gauche. Roland Barthes et Walter Benjamin s’embrassent goulûment, Pierre Hadot se repose sur eux, on se demande ce qu’il a en tête. Régis Debray va les rejoindre d’ici quelques heures ou quelques jours. Je suis rassuré, il ne sera pas le seul vivant du lot. Toujours plus haut, sont perchés ceux des mes livres à lire qui patienteront un peu plus que ceux de l’autre étagère, sur le mur opposé.

Les dictionnaires, les ouvrages de travail : Goethe, Mann, Hesse, Schönberg, Adorno et leurs copains. Les premiers sont au dessus, les seconds en-dessous, plus accessibles. Lorsque l’on fait pivoter le siège ergonomique en tâchant de ne pas le désolidariser de la paire de chaussons qui lui sert de chaussures pour éviter de rayer le plancher, on découvre l’espace de travail musical. Découvrir, ce n’est pas complètement vrai puisque c’est la première chose que l’on voit lorsque l’on entre dans le bureau. L’écran de l’ordinateur portable s’appuie contre le mur, sous la petit fenêtre, la seule qui était déjà là avant les travaux. Elle garde de l’œil constamment ouvert sur un cochon, une lampe torche sans piles, une toute petite paires de sabots fabriquée par un vrai sabotier, des pots à crayons inutilisables, un vieil enregistreur numérique, une flûte traversière en bois et son petit frère, le fifre, une bombarde à huit clés, une équerre, une bouteille de Perrier, un carnet Moleskine encore emballé mais qui n’aurait jamais été là s’il n’avait fallu vérifier l’orthographe de Moleskine, une boîte d’anches, une carte son externe, la lampe posée dessus. Si les chaussons n’ont pas encore péri un dernier mouvement dirige le corps vers la dernière partie de l’espace de travail : le piano numérique, le looper et l’octaveur de la flûte traversière. C’est le plus important. S’il est parfois difficile d’écrire avec musique, il l’est encore plus d’écrire sans. Le silence ne vaut que par sa musicalité, la création avec des mots passe par la création avec des notes. Une intrication de mots et de notes qui ne voyagent pas dans le même compartiment, parfois pas dans le même train, mais qui ont besoin d’être conscient de leur existence propre, de leurs existences. Improvisation, élaboration, structuration. Création. Dans un ordre ou dans l’autre. Les boucles au piano parfois, l’élancent après quelques tâtonnements. Elles ne sont pas propres, mais elles ne sont pas plus redondantes que la matière répétitive qui rythme son environnement : des livres, des livres et des livres. Mais le biais de la répétition, c’est la variation. Alors l’écriture et la musique prennent du sens. Et puis dans un moment beau, la variation s’individualise, pose sur la matrice le regard amusé et espiègle de l’enfant en haillons qui s’apprête à s’enfuir dans les bois et qu’on ne reverra jamais.


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De fil Mince et de Singe de Stewen Corvez est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

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