48 - Clavier, Humiliation, Chocolat

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Le 3 août 2015

Brumes antiques

Grandir est difficile, grandir est long, grandir est périlleux. Enfant, je voulais que mes épaules dépassent le rebord de la table, mais la biologie m’obligeais à la patience. C’est pourquoi je patientais. Encore et toujours je patientais. Parce que, bien sûr, ce n’était jamais assez. Il n’y a pas que dans le corps que l’on veut grandir, mais aussi dans la tête. De nouveau j’attendais.

Aujourd’hui je suis grand. Mais je n’ai pas grandi. C’est peut-être à cela que je dois cet optimiste étrange, parfois brumeux et curieusement mélancolique. Mais un optimisme à toute épreuve. Humphrey, s’il avait été à mes côtés aujourd’hui, ne m’aurait pas dit le contraire.

En même temps, qui suis-je pour décider de ce que dirait Humphrey ? Me dirait-il, comme à son habitude, que je suis un puits sans fond, une dramatique caricature d’emmental intellectuel ? Me frapperait-il de son poing massif et tortueux en riant aux larmes coincé entre la culpabilité de son geste et la nécessité de sa réalisation ? Mais en même tant que j’écris ces mots, j’entends comme un souffle sourd qui tente de se répandre dans le bureau où je suis installé. Une ombre diffuse l’accompagne et se met subitement à courir autour de me moi. J’abandonne mon clavier et me lève pour échapper à l’emprise du fantôme, mais en vain. Je me laisse tomber à terre, épuisé. Je n’ai pas vu le temps passer. Il peut s’être écoulé une dizaine de minutes ou une dizaine de secondes, je ne sais pas. Je m’endors sur le sol. Je ne perçois plus rien. Sinon une voix que je reconnaîtrais parmi mille, même saoul, même sourd. Il me raconte mon présent.

“La tête penchée de côté, tu baves ton humiliation. Tu m’a invoqué, je suis là. Tu respires avec force. Cela me rappelle le voyage à bord du navire où nous avons fait connaissance. Toutes ces nuits où je t’observais, brûlant de désir, mais découragé par ton infinie bêtise. Je vois ton œil droit qui frémit. Peut-être vas-tu te réveiller ?”

Et je me réveille. Il est parti. Que me voulait-il ? Je dois le retrouver, absolument. Il me hante, il hante mes récits. Je crois devenir fou. Je le suis peut-être déjà et c’est pour cette raison qu’il m’est attaché, aussi collant que la culotte d’un enfant de cinq ans ayant ingurgité deux litres de crème dessert au chocolat en cachette.

Je dois conclure ce récit, mais je ne trouve plus mes mots. Plutôt qu’une malédiction, je considère cela comme une condamnation. Et ce n’est pas l’étrange boîte en palissandre qu’il a laissé en plein milieu de mon bureau qui pourra m’éclairer. Elle est fermée à clé.

Tout ça pour dire, que le tour du monde n’est jamais qu’un éternel retour...


Licence Creative Commons
De fil Mince et de Singe de Stewen Corvez est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

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