44 - Chatte, capitaine, sang

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Vendredi 29 août 2014

Ceux qui ne viennent pas de Nouvelle-Guinée

Humphrey et moi avions un projet. Recommencer là où la sienne s’était arrêtée. L’océan était haineux comme une chatte jalouse et notre canot pneumatique prenait l’eau. L’écope dans une main, la rame de l’autre, nous nous activions chacun de notre côté. De temps en temps, humphrey se retournait pour ne pas perdre de vue la "bête" comme feu notre capitaine nommait notre poursuivant quelques heures plus tôt. Tandis que je gardais les deux yeux sur notre cap, ne me laissant distraire que par les exocets qui me narguaient en passant devant mon nez. Grâce à nos efforts surhumains de marins désespérés aux portes de la mort, celui qui nous collait au train ne se rapprochait que doucement mais sûrement.

Vraiment, nous n’aurions pas du. Il est des égarements que l’on regrette. Celui-ci fut du lot. Le trépas du capitaine nous épargna les coups de fouet, mais le sursis ne nous servit qu’à reprendre notre souffle devant l’imminence de l’horreur que nous nous apprêtions à partager. On ne partage pas uniquement les joies et le bonheur. Les désastres de la vie également, ainsi que les balancements inévitables de la mort. Tout l’équipage avait quitté le navire ou fini terrassé par la colère de la bête.

Me revient encore fréquemment en mémoire aujourd’hui le visage d’Humphrey découvrant sur le pont le monstre buveur de sang. Il faillit bien passer à côté sans le voir tant le cerveau humain, soucieux de sa préservation, est capable d’ignorer l’abjection la plus visible. La calamité n’était pas seule. Elle était accompagnée d’une cohorte de semblables embarqués à l’insu de tous parmi l’équipage. Le maître d’équipage fut le premier atteint. Alors que nous l’attendions pour le dîner dans les quartiers du capitaine en compagnie des officiers que ce dernier invita ce soir là, le pauvre ouvrit la port d’un geste brusque et entra en nous montrant son cuir chevelu de ses mains couvertes de sang. Malgré ses efforts, aucun mot ne sortit de sa bouche et il s’écroula sous nos yeux, mort. Humphrey en fut grandement impressionné, mais bien moins qu’en l’instant que je gardai en mémoire.

Lorsque nous nous échappâmes sur notre embarcation de fortune nous étions persuadés de nous être débarrassés de la menace. Mais elle se manifesta si rapidement qu’Humphrey n’eut pas temps d’avoir peur. Il me regardait, hébété, tandis que je me mettais à ramer frénétiquement. Il joignit ses forces aux miennes. J’entendais son souffle galopant couvrir peu à peu le mien. Je revoyais mon acolyte sur le pont, profitant de la distraction des marins pour le pousser les uns après les autres par-dessus bord, comme pris de folie. Pourtant ce fut ce qui nous sauva. Humphrey s’était sacrifié pour ma survie. Par delà la mort, je lui en serai toujours reconnaissant.

Malgré la détermination de la "bête", nous parvînmes à la distancer. Les remous provoqués par notre embarcation eurent raison de sa petite taille. Ceux qui s’étaient accrochés aux marins qu’Humphrey avait bousculés par-dessus bord avaient subi le même sort : mort par noyade. Un seul des parasites n’avait pas péri, et il s’était agrippé au cuir chevelu de mon ami maintenant disparu. Mon regard s’était porté au bon endroit et au bon moment. Sans quoi, je ne serais pas assis à mon bureau à conter cette aventure. Il n’y avait qu’une seule chose à faire et je la fis. Humphrey mouru avec son pou, comme les matelots que nous avions abandonnés.

Deux jours plus tard, j’aperçus la côte. Je rentrai chez moi le front bas, le cœur rempli de tristesse.


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De fil Mince et de Singe de Stewen Corvez est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

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