29 - Fourchette, orifice, goudron

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Samedi 1er juin

Moins deux

Bleu, vert, jaune, rouge. Ce sont des couleurs qu’il n’est pas toujours facile de voir quand on a la vue brouillée comme un œuf. Des fourchettes dans les yeux. C’est ça. On aura beau dire, mais on ne soulève pas une montagne avec une fourchette. Ou alors il faut s’y prendre à deux. Et c’est là que l’on se coupe le doigt avec la pointe du couteau. En voulant faire son malin, en oubliant qu’on n’a que deux mains.
En plus de la rime totalement fortuite (et aussi ridicule qu’une bavaroise menée au Panthéon dans des bras pompeux de cérémonie), rien de tout ceci n’est tout à fait anodin. Laissez-moi vous raconter.

Alors que, comme tous les matins, je conduisais nonchalamment mon automobile sur les routes caillouteuses menant à l’université où j’officiais dans un costume trois pièces, un cul-de-jatte atterrit violemment sur mon capot en faisant un bruit de boîte de conserve dans laquelle on aurait tenté de fait entrer un chevalier en armure de force. Ne voulant pas perdre la face devant ma passagère ailée buveuse de sang, je continuai, l’air de rien, mais la visibilité réduite à un vague orifice au niveau du rétroviseur intérieur. Heureusement pour nous, le fardeau glissa du capot quelques instants après. Je lui roulai dessus et repris la route.

— C’est tout de même étrange. commença la chauve-souris, un cul-de-jatte, en plein jour !
— Avec le dérèglement climatique, il ne faut pas trop s’en étonner. Ils sont compléments désorientés, n’arrivent même plus à se repérer. Je ne suis même pas certain qu’on puisse encore se fier au champ magnétique de la Terre.
Elle se tourna vers moi et ouvrit de grands yeux brillants.
— Quoi ? J’ai dit quelque chose ?
— Regarde ta route ! On n’avance plus !
— Tu racontes n’importe quoi...
À peine avais-je eu le temps de préparer mon argumentaire que, stupéfait, je restai bouche bée. J’entendais bien le moteur de la voiture ronronner, les accélérations, les décélérations, le bruit des pneus sur la route, mais nous n’avancions plus.
— Là, tes jambes ! me fit l’animal volant. Elles ont disparu !

Une terrifiante intuition me traversa l’esprit. J’ouvris la porte à toute vitesse sans prendre le temps de couper le moteur qui continuait à rugir, et m’écroulai, le nez dans le bitume. J’eus tout juste le temps d’apercevoir le cul-de-jatte me regarder d’un air satisfait et s’enfuir à toutes jambes.

Quelques mois plus tard, on retrouva mes deux membres, abandonnés dans une poubelle, sur l’un des quais fluviaux de la capitale. Ils étaient si amochés qu’on ne put les sortir de là sans les éparpiller sur le goudron. On ne revit jamais le voleur de jambes, qui ne put donc être puni, mais j’étais pleinement satisfait de mon nouveau moyen de locomotion. Me jouant des assertions du feu Isaac Newton, j’avais simplement inversé ma position et, désormais, je marchais sur la tête.

Tout ça pour dire que tout est mieux quand on est deux (jambes).

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De fil Mince et de Singe de Stewen Corvez est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

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