25 - Huîtres, pigeons, sangsues

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Lundi 29 avril 2013

Léopoldine, mon amour

« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai. Vois-tu, je sais que elle m’attend. Je irai par la forêt, je irai par la montagne. Mais l’hiver sera rude, homme blanc, prends donc ce gros pull et va t-en chercher Léopoldine dans mon cul. »

Ce sont par ces mots bien maladroits que Victor Hugo s’adressa à moi lorsqu’une énième fois je demandai, voire j’exigeai, la main de sa fille. Ce que je ne savais pas à l’époque, c’est qu’elle était déjà morte depuis belle lurette et qui plus est, dans d’étranges circonstances. Le fait qu’elle fut déjà mariée ne m’aida pas non plus grandement. Je commençais à croire que mon obstination ne me suffirait pas pour parvenir à mes fins.

Le 4 septembre, la seine était aussi limpide qu’une bourriche d’huîtres frelatées. Léopoldine et son mari se faisaient des bisous en regardant les pigeons tournoyer au-dessus de leurs têtes leur lâchant de temps à autre le contenu de leur contentement sur le nez. L’oncle Vacquerie, le constructeur du canot accompagné de son fils, tenait la barre tout en se grattant l’arrière train. Il ne semblait pas faire cas des ébats de plus en plus affirmés des deux autres passagers. Mais lorsque la fille du poète signala la fin de leur prestation par un cri brûlant à faire cuire un steak de mammouth emprisonné depuis des millénaires dans une calotte glaciaire, le choc fut tel que la voile s’emmêla et après quelques violentes hésitations, fit chavirer le bateau.

D’après ce que l’on en sait, Charles, son mari, tenta à plusieurs reprises de sortir du fleuve meurtrier sa bien aimée au visage aubergine et aux mains d’un lapis-lazuli bouleversant, mais sans succès. Devenu fou, l’homme déjà noyé par le chagrin se laissa mourir en s’accrochant à sa femme comme une sangsue au dos d’un tuberculeux.

Hugo père m’affirma par la suite qu’il n’assista pas à la scène mais qu’il collecta suffisamment de témoignages pour réécrire le scénario de la tragédie à la lumière de son génie. Toutefois, quelques mois après le drame, en quittant une nouvelle fois son bureau transpirant d’un bouillonnant mensonge, je parvins à m’emparer de ses notes qui me révélèrent une vérité si effroyable qu’au moment ou j’écris ces lignes, mes doigts menacent à chaque instant de fuir le clavier pour se jeter dans le puits au fond de mon jardin. Il y est dit que Madame Vacquerie qui depuis un bosquet observait le vent séchant son linge alors qu’elle ne faisait rien qu’à mater le troublant Charles faisant exploser sa virilité entre les jambes tremblantes de Léopoldine, interpella un pilote lorsqu’elle vit tanguer le bateau. D’effroi, elle laissa tomber au sol la poule faisane qu’elle venait d’occire de ses doigts agiles pour se diriger en courant vers les eaux capricieuses. Mais lorsque atteignit la rive, elle compris qu’elle ne pourrait rien faire pour dénouer le drame : une créature hideuse venait de sortir la tête de l’eau. Les uns pris dans la douceur du sommeil et les autres dans l’étau du plaisir ne virent pas la créature vêtue d’une sombre et poisseuse peau monter dans la barque et se jeter sur les amants qui furent si surpris qu’ils ne purent réagir avant de se retrouver à l’eau. Comme le Kraken saisissant de ses tentacules les jambes de ses victimes, Victor Hugo, qui n’avait jamais accepté qu’un notable si mesquin que Charles Vacquerie épousât sa fille, entraîna le couple vers le fond du fleuve et, après quelques minutes de douleur silencieuse, remonta. Seul.

Le 22 mai 1885, personne ne sut que l’écrivain qui mourut dans son lit fut empoisonné par un illustre inconnu.

Lectures de Fil Mince et de Singe - 00
par De Fil Mince et de Singe
https://youtu.be/QSH27dsLpJM

Tout ça pour dire que le printemps c’est joli, surtout entre mars et juin.

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De fil Mince et de Singe de Stewen Corvez est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

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