18 - République, noix de coco, cochon

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Samedi 6 avril 2013

L’homme micentenaire

Le troisième président de la cinquième République, habillé de sa peau métallique et de son air impassible de tueur hexapode se glissant sournoisement derrière les cols de chemises pour enfoncer son dard quelque part où les mains ne peuvent l’atteindre, achetait son journal tous les matins dans le kiosque au pied de son immeuble comme vous et moi. Sauf que vous et moi ne lisons plus le journal tous les matins comme le troisième président de la cinquième République.

À l’air du numérique, il est de bon ton de lire un journal numérique, en buvant son café numérique ou devant une anisette salvatrice, voire jubilatoire, si l’on cherche à oublier les excès de la veille qui ont laissé des traces sur le tapis du salon et sur le chien, qui depuis tourne en rond à une vitesse vertigineuse pour tenter de chasser la dernière cacahuète arrimée à son dos et ne s’en remettra sans doute jamais. Mais dans un cas comme dans l’autre, il faut noter que tourner les pages d’un journal numérique est une épreuve herculéenne que nous devrons tous affronter un jour ou l’autre et qui n’a d’égale que la mort.

Le troisième président de la cinquième République ayant un jour compris qu’il ne pourrait plus y couper, exigea de son affable kiosquier qu’il lui vende un journal numérique sur le champ. Désarmé face à cette requête inattendue, le gentil commerçant aux bouclettes grises évoquant les joies balnéaires de la mer du nord plus par l’odeur que par sa luminosité, l’invita à constater qu’aucun journal numérique n’avait sa place dans son présentoir. Et pour cause, précisa-t-il, le format inhabituel d’une telle publication interdisait toute possibilité d’en intercaler un exemplaire entre les autres périodiques. Et ce n’était pas faute d’avoir essayé. En long, en large, sur deux ou trois emplacements à la fois, à l’aide d’un ingénieux assemblage de pinces à linge, d’élastiques, même de noix de coco empilées les unes sur les autres, rien n’y fit.

Mais il ne serait jamais dit qu’un troisième président de la cinquième République renonçât devant l’adversité. Déterminé, il fit volte-face et, laissant le commerçant abattu à ses occupations de petites gens, regagna son luxueux appartement de troisième président de la cinquième République pour y méditer son lumineux projet.

Dès le lendemain matin, il se présenta de nouveau devant l’étal accompagné d’un vieil homme et d’une vieille femme, de six canaris jaunes, de cinq oies blanches, de quatre poules tachetées, de trois chats noirs, de deux cochons ventrus et d’une grande vache brune. À l’homme aux boucles odorantes, il exposa le plan qu’avait élaboré son cerveau positronique durant la nuit dans les plus sombres chambres de son luxueux appartement de troisième président de la cinquième République. Le kiosquier accepta volontiers de se prêter au jeu. C’est ainsi qu’il engagea l’équipe que lui avait présentée le vieil homme pour le seconder hors des sentiers de son commerce habituel.

Deux semaines passèrent sans qu’on n’eût aucune nouvelle du troisième président de la cinquième République. Le commerçant ne perdit pas son temps pour autant. À chacun de ses employés, il assigna une tâche bien précise dans le déroulement des opérations qui conduiraient bientôt à la consécration du premier journal analogique. Le concept était très simple : il s’agissait de transcrire en langage informatique toutes les informations numériques en temps réel.

La vache brune était le premier maillon de la chaîne. Elle posait les questions que lui adressait le troisième président de la cinquième République sur de petits papiers jaunes autocollants à Multivac tandis que les deux cochons ventrus interprétaient les réponses. Ensuite, les trois chats traduisaient le tout en bits au crayon à papier sous forme de brouillon. Puis ce dernier était soumis aux quatre poules tachetées qui se chargeaient de la mise en page. Les cinq oies blanches, quant à elles, s’occupaient du pressage et de l’édition. Au bout de la chaîne, les six canaris jaunes n’avaient plus qu’à disposer les imprimés sur l’étal au fur et à mesure de leur parution. Celle-ci n’étant pas régulière car évoluant au gré de l’actualité, ils n’étaient pas trop de six pour assurer un roulement efficace et synchronisé entre informations obsolètes et nouvelles fraîches. Le kiosquier, enfin, se chargeait des aspects financiers de l’entreprise, assisté du vieil homme et de la vieille femme qui rendaient la monnaie et comptaient les sous dans la caisse.

Lorsque les deux semaines nécessaires à la mise en place des opérations furent écoulées, le troisième président de la cinquième République quitta sa demeure pour se rendre au kiosque et mettre à l’épreuve son ingénieux procédé. Il espérait ainsi se tenir au fait de tous les événements pouvant se dérouler aussi bien sur Terre, sur les planètes occupées par les Spaciens que sur les mondes coloniens et à toute heure du jour et de la nuit.

Cependant, lorsqu’il ouvrit le premier exemplaire de sa si géniale invention, il ne put en lire une seule ligne. L’effroyable évidence lui sauta aux yeux : le journal était couvert de uns et de zéros.

Tout ça pour dire que les robots ont meilleur goût avec du persil dans le nez.


Voir en ligne : Le troisième président de la cinquième République


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