Marché aux esclaves

Quelques mois à naviguer sur le Styx en tirant la langue à Charon, il fallait bien que ça se paie d’une manière ou d’une autre. Dieu a les doigts partout, j’ai joué avec et j’ai essayé de les attraper avec les dents. C’est mon ombre que j’invoque et que je redoute à la fois. Une ombre baignée dans la cendre et qu’on dirait parfaite pour cette même raison.

Comment croire qu’on simple coup de marteau dans l’eau pourrait faire autant de dégâts ? Comment ne pas offrir à la dénonciation de la douleur brune qui, bien que métaphorique, anesthésie la nuque en lui donnant le goût d’une morsure froide. La morsure prend le nom de chaque dent qu’elle imprime, le nom de dieu auquel elle renonce.

Crachant le morceau de doigt, le vieil homme se lève. Aveugle, il n’a pas vu les pièces tomber de son visage. Il s’est endormi à l’instant même où il posait sa lame sur sa propre gorge. Un réflexe, sans doute, conditionné par une mémoire défaillante, vaporeuse. Les témoins, qui l’ont vu tourner en rond autour de son cercueil alors que son cœur pompait péniblement quelques dernières gouttes de sang, ont juré avoir vu ses cheveux blanchir avant qu’il ne s’effondre. Ça ne change pas grand chose.

Avec lui, sont tombés d’autres corps d’enfants. Il a cru naïvement qu’il s’agissait d’ailes d’anges débarrassées de leurs plumes et de serpents noueux batifolant dans leur propre venin. Il avance péniblement. Ses pieds frôlent quelques membres éparpillés autour de la barque. Mais il est confiant, l’odeur n’est pas trop forte. D’ailleurs, il lui suffira d’ouvrir les yeux pour se rendre compte que tout va bien.

D’ailleurs, tout va bien. C’est pourquoi il n’ouvre pas les yeux et poursuit sa route au pays des morts. Il fait froid, son dos nu lui ment et essaye de lui faire croire qu’il se dirige dans le mauvais sens, vers une douleur encore plus terrible, la seule qui pourra le soulager de la joie qui le ronge. Il se met à courir. Sans doute perd-il un ou deux orteils au passage, mais il sait qu’il rejoindra le tunnel étroit et humide qui mène à la surface.

Et puis il tombe nez à nez avec le prince qui lui tend deux globes. Il remet dans ses orbites les yeux qu’il s’était lui-même arraché pour ne pas voir le précipice au bord du chemin rare et pleurant de morsures qu’il avait emprunté à l’eau poisseuse où il nageait encore, parfois, pour éteindre le feu dans sa tête. La surprise, plus que la terreur. Il panique et tente de se débattre. Mais il s’emmêle dans les cheveux longs et blancs qui ont poussé lorsqu’il était allongé sur sa barque. Il y est resté trop longtemps, c’est sûr. Il voudrai se jeter sur le prince pour lui donner quelques coups d’épaule et sauver ce qu’il reste à sauver de sauvagerie saine entre deux plis d’orgueil sur son front. Mais il en est incapable. Il penche alors la tête en avant et laisse glisser au sol ses deux yeux qui éclatent en un million d’éclats d’amour.

Le souverain ordonne à son serviteur ophidien de jeter le corps avec les autres, dans la fosse commune. Avant que ce dernier s’exécute, il change d’avis. L’esclave s’en va et le prince s’approche du corps respirant à peine. Il le prend par les mains et le tire jusqu’à l’escalier de pierre. Il reprend son souffle et entame la descente avec son fardeau sur les épaules. En bas, une salle noire aux parois couvertes de portes blindées et avec au centre une table en bois rouge de sang. Il y installe le corps du vieil homme et le laisse là, à la vue des enfants vêtus de leurs haillons puants qui viendront y faire leur ronde chaque jour de l’éternel agonie de leur bourreau.

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« Parce qu’on ne peut pas tout dire, on dit comme on peut. »
Proverbe lâche.

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